dimanche 15 février 2009

Interview de Michel Nuridsany



Ecrivain, critique, auteur de L’art contemporain chinois (Flammarion, 2004), Michel Nuridsany est commissaire de l’exposition Une Chine peut en cacher une autre, présentée du 17 janvier au 27 février à la galerie Anne de Villepoix. Pour Ici la Chine, il revient sur la genèse de cet évènement et sur la situation de l’art contemporain chinois.

ILC : Pourriez-vous me raconter la genèse de l’exposition Une Chine peut en cacher une autre ?

MN : Elle est née avant tout d’une rencontre avec Anne de Villepoix, que je connais depuis longtemps. Nous avons un rapport de confiance, ce qui est très important. Mais cette exposition est surtout née du fait que je trouve qu’on a jusqu’à présent très mal montré la situation chinoise.
Le titre «Une Chine peut en cacher une autre» est un déjà une déclaration. J’ai participé à l’exposition au Centre Pompidou, [Alors la Chine ?, 2003, Ndlr.] en faisant la sélection vidéo, mais je n’aime pas du tout cette exposition, de même que je n’ai pas aimé l’exposition de chez Pierre Cardin...
Ici, j’ai voulu montrer la jeune scène. Resituons un peu l’histoire chinoise. La tradition chinoise est une tradition de peinture à l’encre sur soie. Dans cette peinture, il y a un seul geste, et ce geste est parfait ou nul. La peinture à l’huile, en Chine, est considérée comme vulgaire, parce qu’elle permet le repentir, la correction.
A partir de Mao, vers 1949, la peinture à l’huile arrive en force, influencée par l’art réaliste socialiste, et on fait de la peinture pratiquement de propagande. A partir de 85-87, apparaît le groupe, très important, des étoiles. Cela a été un renversement total.
Quand on parle d’artistes contemporains, il y avait à l’époque à la fois des impressionnistes et d’autres comme Huang Yong Ping, qui a fait quelque chose d’extraordinaire : Il voulait exposer ses peintures, ce qu’on lui a interdit. Qu’a-t-il fait ? Il brûle toutes ses peintures et expose le tas de cendres !
Il y a une ensuite toute une période que je ne trouve pas très intéressante, qui est la plus connue. Pourquoi des artistes comme Wang Guang Yi [auteur notamment de la série Great Criticism, dans laquelle il juxtapose des symboles de la société occidentale et des images de propagande du parti communiste chinoise, Ndlr.] sont-ils arrivés sur la scène occidentale ?
En Chine, le gouvernement ne donnait pas d’aides aux artistes, ils avaient même des difficultés à sortir. Ce sont donc des marchands occidentaux qui sont venus et qui ont véhiculé un art plutôt facile, qui pouvait se vendre, ressemblant à du pop art 40 ans après.
En 99-2002, il y a eu une période d’effervescence formidable. On commence à expérimenter de tous côtés, il y a des jeunes, et, pour la première fois, des filles. Cela se passe plutôt à Shanghai, avec des artistes comme Xu Zhen. Ces jeunes artistes sont allés très loin, bizarrement sans subir de répression du Régime. Cela a duré trois ans, depuis l’exposition "Fuck Off" et pendant les Biennales de 2000 et de 2002. Après c’est retombé
.

ILC : Pourquoi est-ce retombé selon vous ?

MN : Je pense que ça ne reposait pas sur des bases très solides. Il y avait quatre ou cinq galeries à Shanghai, de même qu’à Pékin. Entre temps, Pékin s’est considérablement développée, avec plus de 300 galeries rien qu’à l’espace 798, qui est l’espace central. Shanghai est un peu en régression. La Biennale a été en régression aussi, la foire n’a pas pris... Tout simplement parce que les gens ne travaillent pas bien. La Chine est un pays compliqué, il faut accepter d’apprendre.

ILC : Justement, on a beaucoup accusé le marché de l’art contemporain chinois d’être avant tout spéculatif. Qu’en pensez-vous ?


MN : Bien sûr. Ce qui a fait que l’art s’est développé à Pékin plutôt qu’à Shanghai est qu’il y a eu les ventes aux enchères, et le gouvernement chinois s’est aperçu que l’art contemporain valait quelque chose. Mais il y a toujours de la censure, surtout sur la politique et la sexualité.
J’ai pris conscience d’un fait il y a deux ans : jusqu’à présent, c’était la vidéo qui était intéressante en Chine, tout simplement parce qu’ils l’ont découverte presque en même temps que nous. On a vraiment commencé en 90 et eux en 2000, ils n’avaient pas plusieurs siècles de « retard » comme pour la peinture à l’huile. Il y a une dizaine d’artistes de niveau vraiment international.
Récemment, je me suis rendu compte que c’était dans la photographie que des choses nouvelles arrivaient. J’ai découvert un très jeune artiste - dans une exposition par ailleurs extrêment mauvaise -, Dong Yonglong. Il est encore élève à l’Ecole des Beaux-arts de Pékin. Et en allant dans cette école, j’ai vu un réel changement.
Il y a dix ans, l’enseignement, et les élèves, étaient très académiques. Il y en avait seulement un qui sortait du lot. Aujourd’hui, tous les élèves sont bons, travaillent ensemble et créent des réseaux au lieu de se concurrencer. Ce jeune artiste m’en a fait rencontrer une autre...
Là encore, il y a confirmation des filles. En Corée, il y a eu en 94-95 une exposition féminine, qui a donné quelque chose de très très fort parce que les filles ont fait sauter le couvercle en Corée. En Chine, le changement se fait peu à peu. Je ne suis même pas sûr que les Chinois s’en aperçoivent.


ILC : Cette exposition sur la jeune scène chinoise s’est faite comme ça, par réseau, ou aviez-vous déjà des noms en tête ?

MN : Lors de mon dernier voyage, en octobre, j’ai trouvé un photographe et une vidéaste, Ye Funa, en qui j’ai beaucoup d’espoir. Il y a aussi Yang Yumin, dont j’avais vu le travail il y a un an et que j’avais montrée au Passage de Retz en 2008. Elle a fait un travail formidable sur les fous : la vidéo d’un garçon et d’une fille malades mentaux, qui expliquent avec de grands sourires à quel point ils sont heureux.
Ce sont les plus jeunes. Il y a aussi deux artistes connus, mais pas en France : Feng Mengbo et Zhen Guogu. Ke Yin habite un peu partout, à Philadelphie, Paris et Pékin. Ses dessins sont bourrés de figures qu’il faut repérer. La sculpture de Sun Xue est elle aussi très intéressante. Il y a aussi la présence de la peinture avec Yan Li, qui fait une peinture photographique avec des empâtements...

ILC : Vous avez voulu que tous les médiums soient présents ?

MN : Je pensais au départ à la présence de la photo. D’autre part, je suis la vidéo, mais elle ne se renouvelle pas vraiment. Je présente aussi une oeuvre de Zhou Yongyang et Mian en néon. Je me suis presque excusé car beaucoup d’artistes en Chine jouent sur ce genre de critique tellement soft du communisme... Mais celle-ci est réussie. Mon propos est de montrer des artistes qui sont des artistes avant d’être chinois. Et non pas Chinois puis artistes.

ILC : Le fait que ces artistes vivent ou non en Chine a-t-il une importance pour vous ?


MN : La Chine est un pays immense, qui subit des transformations incroyables. Quand j’ai écrit mon livre sur l’art contemporain chinois, la critique américaine m’a reproché de ne pas montrer la diaspora. C’est un point de vue politique, selon lequel les artistes restés en Chine seraient proches du gouvernement, et ceux qui sont partis seraient les opposants. Je trouve ça ridicule. L’intéressant est le point de vue artistique, de savoir s’ils sont bons ou non.

ILC : Quand vous proposez de montrer une autre Chine, est-ce contre cette idée et le mouvement spéculatif dont vous parliez tout à l’heure ?

MN : C’est pas contre, mais pour redresser la barre disons. Je trouve qu’on a montré d’abord la Chine avant de montrer les artistes. C’est plutôt contre ça que je me bats.

ILC : Cette exposition a-t-elle un écho en Chine, pour montrer ces artistes là-bas...

MN : Vous savez, il y a tellement de galeries en Chine que si un artiste n’est pas montré c’est qu’il n’en a pas envie... Cela dit, lors de mon dernier voyage j’ai vu que certaines avaient fermé. Le problème c’est qu’il n’y a pas de directeurs de galeries. Ils font du garage.
Il y a quelques galeries européennes, bien implantées, qui font un très bon travail de défrichage. La galerie Shangart, à Shanghaï, est présente sur toutes les foires internationales.
Quand j’ai connu la Chine en 1996, il y avait des boutiques Dior et Hermés, avec un tube de rouge à lèvres et personne pour l’acheter. Maintenant, on fait la queue dans des restaurants branchés, on écoute la même musique qu’à New York... Le bouleversement est immense.
Mais, il y a toujours de la censure. Quand les censeurs s’y mettent, ils peuvent venir tous les jours dans une galerie. Ce n’est pas le cas pour tous, mais il arrive qu’ils passent tous les jours. Il ne faut pas négliger cet aspect. Je dois dire « attention » aux artistes qui me font un tableau idyllique autant qu’à ceux qui font un tableau catastrophique de la Chine...
Finalement c’est un pays normal, avec des pics qui vont très loin de chaque côté : l’économie est ultralibérale mais le Parti communiste reste très puissant et influence l’intime. C’est pour montrer cette complexité qu’il est bien de montrer de plus en plus d’artistes. Et tant que je pourrai le faire, je continuerai.


Propos recueillis par Pascaline Vallée

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